En finir avec Eddy Bellegueule

Je me souviens de ma mère me tendant ce bouquin « En finir avec Eddy Bellegueule », visage angoissé et demande implicite…

– As-tu vécu cela?

Et ma réponse:

– Non maman, ce n’est pas mon histoire, j’ai vécu autre chose

Je me souviens d’un véritable choc en lisant ce bouquin, telle une décharge électrique…
Puis d’une colère mêlée d’admiration contre la force de cet homme,
Ce parvenu parisien qui reniait sa famille et son passé jusqu’à oser changer de nom!
Enfin d’une jalousie devant la Liberté désormais sienne, en coupant si « Malevichement » avec ses racines …
Je critiquais dans un déni acerbe le style qui s’écroulait complètement dans la dernière partie du livre,
Et me permettait de le détruire sereinement afin de l’oublier au plus vite et d’éviter de se poser des questions…

Un an et demi après l’avoir lu, j’y reviens suite à la lecture d’un article d’Edouard Louis dans Libération.
Comme si ce rejet commun de la Picardie liait nos passés, même si je n’ai pas vécu la même chose…

Je me souviens de la double-écriture en français et picard tout d’abord,
Mais surtout l’électrochoc vint de la lecture que j’en faisais…
En effet, ce fameux texte en italique résonnait dans mon esprit avec ce fameux accent picard que j’avais toujours méprisé…

Je me souviens donc des gens dans ce plateau du Santerre à deux vitesses,
Ceux qui parlaient français sans accent -les gens intelligents et pleins d’Avenir donc- et les autres, les ploucs.
En sixième, j’ai compris que les gens intelligents pleins d’Avenir étaient aussi snob et cruels…
Petits bourgeois habillés en Chevignon et Levi’s et se moquant de tous ceux qui ne leur ressemblaient pas,
Les snobs, malgré leurs marques et bonnes notes en classe ne brillaient pourtant pas par leur intelligence.
Comme le disait si bien le plus grand d’entre nous:

Je fus frappé à quel point, chez ce jeune homme et les autres très rares amis masculins de ces jeunes filles, la connaissance de tout ce qui était vêtements, manière de les porter, cigares, boissons anglaises, cheveux, –et qu’il possédait jusque dans ses moindres détails avec une infaillibilité orgueilleuse qui atteignait à la silencieuse modestie du savant– s’était développée isolément sans être accompagnée de la moindre culture intellectuelle. 1

La bande des premiers de la classe méprisait donc profondément les ploucs et ne se mélangeait avec eux qu’à l’occasion de rares activités, comme les cours de sport, dessin ou encore musique où tous chantaient horriblement faux…
Dans ces moments particuliers, ni l’accent ni une meilleure maîtrise du langage n’accordaient de privilège…

Intolérance, homophobie, domination, cruauté,
Il ne faisait pas bon vivre non plus avec les snobs picards …
À tel point que je revenais souvent chez les ploucs malgré cet accent picard que j’abhorrais tant.
Puis, je me décourageais devant les mauvaises odeurs et blagues de caniveau,
Comme désolé de ne trouver ma place nulle part …

Mon erreur fût de ne pas comprendre plus tôt que j’étais très bien tout seul.
Que, dans cet environnement détestable, mes bouquins, mon piano et mes chats étaient mes seuls et véritables amis …

Mon salût vint grâce à la musique qui m’offrît une première échappatoire, au lycée, à la ville.
Amiens, tel un nouveau début avant de partir plus loin encore.
La ville à la rescousse pour s’extraire d’une nullité ambiante, avec un doute toujours,
Celui de savoir si je suis parti assez loin et si je peux encore être rattrapé…

 

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