Sur Oscar Wilde — La Sphinge

« La Sphinge »

Resumé

  • Publié en 1894 mais sans doute rédigé en 1874
  • Il cherche un modèle, pense d’abord à Alfred Tennyson et son « In Memoriam » suite de sonnets elégiaques, puis compose en fait quatre-vingt-sept distiques (vers rimant deux par deux), avec des termes complexes pour la rime.
  • Le choix de Sphinx n’est pas anodin:
    1. Wilde connaissait bien La Tentation de Saint Antoine de Gustave Flaubert (1874).
    2. La figure du sphinx est également présente dans Mademoiselle de Maupin (chapitre XIII), dans « Les Chats » de Baudelaire
    3. et dans une nouvelle d’Edgar Poe, qui porte ce titre (« Le Sphinx »).
      Mais ces trois sources ne sont pas attestées.
    4. En revanche, Wilde connaissait « Chacun sa chimère », poème en prose de Baudelaire, dont il parle avec enthousiasme dans « Le Déclin du mensonge » et il est évident que ce texte l’a inspiré.
    5. La figure du sphinx était également très appréciée des artistes symbolistes. Le monstre est représenté sous forme mi-animale mi-féminine, en raison du thème de la « femme fatale », très en vogue, tout au long du 19e siècle.
  • Évocation langoureuse et « décadente » de la créature, dieux égyptiens, Cléopâtre, Vierge Marie, l’empereur Hadrien et son amant Antinoüs sont tous situés dans un monde et une atmosphère baignés de sensualité morbide et toujours hors du commun
  • L’un des premiers grands textes de Wilde car il comprend quelques-uns des thèmes importants de l’auteur: le regard inquisiteur, la femme fatale, et la volupté dangereuse
  • Poème qui met en avant l’étrangeté du vocabulaire, et montre que, pour Wilde, les mots, leur musicalité, leur orthographe, c’est-à-dire ce que les linguistes appellent le « signifiant », ont plus de valeur que ce que à quoi ils renvoient.Wilde met en quelque sorte la poésie en musique, réalisant en partie le rêve des symbolistes, celui d’accomplir la synthèse des arts.
  • À la fin du poème, le narrateur congédie la sphinge pour se réfugier auprès d’un crucifix, faisant ainsi le choix du christianisme contre le paganisme. Le Christ « pleure en vain sur toutes les âmes », car les hommes vivent selon Wilde dans un monde sans Dieu.

Détail

Un poème mérite une attention particulière : La Sphinge, sans doute rédigé en
1874 mais publié en 1894. Une fois encore, Wilde cherchait un modèle et il pensa dans un premier temps à Alfred Tennyson et, en particulier, à son In Memoriam, suite de sonnets élégiaques, ce qui signifie qu’ils déplorent la perte d’un ami très cher du poète, en l’occurrence Arthur Hallam.

Mais, Wilde préféra choisir un mode de composition à ses yeux plus virtuose, c’est-à-dire plus « esthète » et plus « artiste ». Il composa ainsi quatre-vingt-sept distiques (c’est-à-dire des vers rimant deux par deux), chaque vers comptant seize syllabes et comprenant une rime interne, le mot central du premier vers rimant avec le dernier mot du second.

Écrire devenait un exercice acrobatique.

Pour compliquer encore les choses, il choisit pour la rime des termes complexes, employant parfois des mots rares : par exemple, « hippogriffes » fait écho à « hiéroglyphes » et le nom propre « Amenalk » à « catafalque ». Wilde se servait d’ailleurs d’un dictionnaire.

Le choix du thème, le sphinx, ou la sphinge, puisqu’il s’agit d’une créature féminine, n’était pas dû au hasard. Wilde connaissait bien La Tentation de Saint Antoine de Gustave Flaubert (1874), et c’est à ce modèle qu’il emprunta le mot « mandragore » ou encore les noms propres « Tragelaphos » et « Oreichalch », choisis pour leur étrangeté. La figure du sphinx est également présente dans Mademoiselle de Maupin (chapitre XIII), dans « Les Chats » de Baudelaire et dans une nouvelle d’Edgar Poe, qui porte ce titre (« Le Sphinx »). Mais ces trois sources ne sont pas attestées.

En revanche, Wilde connaissait « Chacun sa chimère », poème en prose de Baudelaire, dont il parle avec enthousiasme dans « Le Déclin du mensonge » et il est évident que ce texte l’a inspiré.

La figure du sphinx était également très appréciée des artistes symbolistes, par
exemple Gustave Moreau en France et Fernand Khnopff en Belgique. Tous deux représentent le monstre sous une forme mi-animale mi-féminine, en raison de
la vogue, tout au long du 19e siècle, du thème de la « femme fatale ».

Oedipe et le Sphinx (Gustave Moreau)
Oedipe et le Sphinx (Gustave Moreau)
Des caresses, ou l'Art, ou le Sphinx, Fernand Khnopff, 1896
Des caresses, ou l’Art, ou le Sphinx, Fernand Khnopff, 1896

Le poème commence par une évocation langoureuse et « décadente » de la créature avant d’évoquer de nombreux personnages appartenant à des univers différents : les dieux égyptiens, Cléopâtre, la Vierge Marie puis l’empereur Hadrien et son amant Antinoüs, et bien d’autres encore, tous situés dans un monde et une atmosphère baignés de sensualité morbide et toujours hors du commun. Les « lézards » sont bien sûr « géants », les « hippopotames » sont « monstrueux », et cet adjectif revient à plusieurs reprises, parce qu’il est lié à l’excès et non au raisonnable.

« La Sphinge » est selon moi l’un des premiers grands textes de Wilde. Tout d’abord, parce qu’il comprend quelques-uns des thèmes importants de l’auteur.
Par exemple, ceux du regard inquisiteur (regarder ce qu’on n’a pas le droit de voir) et de la femme fatale, que l’on retrouvera dans Salomé, où chaque personnage en observe un autre en le désirant.
Un autre thème est bien sûr celui de la volupté dangereuse incarnée par la créature (voir encore une fois Salomé, vierge et sacrilège lorsqu’elle exige la tête
du prophète Iokananaan, c’est-à-dire Jean-Baptiste).

Ensuite, et cela est plus important encore, c’est aussi un poème qui, en mettant en avant l’étrangeté du vocabulaire, montre que, pour Wilde, les mots, leur musicalité, leur orthographe, c’est-à-dire ce que les linguistes appellent le « signifiant », ont plus de valeur que ce que à quoi ils renvoient.
Ce qui intéresse Wilde est le pouvoir qu’ont les mots de se refléter les uns les autres, et de déployer les échos qu’ils suscitent dans leurs réverbérations.
Avec « La Sphinge », Wilde met en quelque sorte la poésie en musique, réalisant en partie le rêve des symbolistes, celui d’accomplir la synthèse des arts.

Un dernier point mérite d’être souligné. À la fin du poème, le narrateur congédie la sphinge pour se réfugier auprès d’un crucifix, faisant ainsi le choix du christianisme contre le paganisme.
Toutefois, le Christ qu’il décrit, les yeux épuisés et remplis de larmes, loin
d’incarner pour l’homme l’espoir du salut, n’est qu’une victime parmi d’autres.
Il « pleure en vain sur toutes les âmes ». Pourquoi « en vain » ? Parce que les
hommes l’ignorent. Cela signifie qu’en dépit de leurs constructions mythologiques, ou de leurs convictions, ils vivent selon Wilde dans un monde sans Dieu, ce qui est un premier point de rencontre entre Oscar Wilde et Friedrich Nietzsche, dont j’aurai l’occasion de reparler.

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