Sur Oscar Wilde – Les poèmes en prose

Resumé

The Artiste: Il créa l’image du Plaisir fugace (qui ne dure qu’un instant) à partir de l’image de la Douleur éternelle (qui dure pour toujours)

The Doer of Good : Jésus a guéri un lépreux, un aveugle, et a pardonné une prostituée, ils vivent désormais une vie de jouissance. Il a ressuscité un jeune homme qui est désormais en pleurs. La vie est soit une jouissance continue, soit un fardeau désespérant, dont est absente toute spiritualité. Et Jésus ne représente plus rien.

The Disciple : Narcisse se noie dans l’étang où il admirait sa propre image. Mais l’étang est un personnage plus narcissique que Narcisse lui-même : Car il admirait sa propre beauté dans les yeux du jeune homme

The Master : Joseph d’Arimathie rencontre Jesus mourant. Joseph pleure mais sur le sort de Jésus sinon sur le sien car n’ayant pas été crucifié malgré tous les miracles qu’il a lui aussi accompli!

The House of Judgement : L’Homme est nu devant Dieu pour le jugement dernier. Dieu l’envoie en enfer mais l’Homme répond que c’est impossible car il n’a jamais cessé d’y vivre. Au ciel alors dit Dieu mais l’Homme réponde qu’il n’a jamais pu se l’imaginer. Dieu est impuissant et l’Homme est abandonné à lui-même.

Détail

Oscar Wilde s’est intéressé à un autre genre littéraire, le poème en prose, fondé
sur des recherches de cadences, d’images et de sonorités.

Le Français Aloysius Bertrand, auteur de Gaspard de la nuit (1842), en fut le
créateur, bien que l’on parlât, dès le 18e siècle, de « prose poétique », souvent
lyrique et empruntant à la poésie un certain nombre de procédés : assonances (répétition d’une ou plusieurs voyelles), allitérations (répétition d’une ou plusieurs consonnes), anaphores (répétition de mots ou de groupes de mots en début de phrase ou de vers), et métaphores (figure de style qui, par analogie, désigne une chose par une autre).

Pour sa part, Baudelaire, auteur de Petits poèmes en prose (1855-1869) définit
ce genre comme

« une prose poétique, musicale, sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ».

Aussi Wilde publia-t-il à son tour ses propres Petits poèmes en prose qu’il fit paraître dans la Fortnightly Review en juillet 1894.
Ces poèmes sont au nombre de six, « L’artiste », « Le fauteur du bien », « Le disciple », « Le maître », « La maison du jugement » et « Le maître de sagesse ». Wilde, qui en était très satisfait, les décrivit à une amie, Adela Schuster, comme « de petites paraboles colorées qui vivent quelques instants dans une cellule de mon cerveau et qui le quittent pour aller battre la campagne ».

Dans le premier d’entre eux, « L’Artiste », Wilde met en scène un sculpteur désireux de « façonner l’image du Plaisir qui ne dure qu’un moment ».
Celui-ci part à la recherche d’un bloc de bronze ; « mais nulle part dans le monde
entier on ne put trouver aucun bronze, que le bronze de la statue de La Douleur qui dure pour toujours ».
En se servant d’« un grand four » et du bronze dont était faite l’effigie de la douleur éternelle, il crée alors l’effigie du plaisir fugace, issu de la douleur. Le four et le feu, en tant qu’instruments de la création, symbolisent certes le pouvoir de l’imagination, mais le poème laisse surtout entendre que souffrance et création sont liées. Cela explique que Wilde mentionne le poème dans De profundis, affirmant qu’il préfigure ce que seront les dernières années de sa vie.

« Le Fauteur du bien » est un autre exemple de cette relation sombre à l’existence. Le poème met en scène Jésus, jamais nommé. Celui-ci rencontre trois personnages débauchés. Lorsqu’il leur demande pourquoi ils mènent une telle existence, ils lui répondent que, puisqu’il les a guéris (le premier était lépreux, le second aveugle) ou qu’il leur a accordé son pardon (le troisième personnage, une prostituée, lui répond que « la voie où [elle] marche est agréable », cette voie étant celle de la prostitution), ils sont enchantés de leur vie de plaisir. Enfin, Jésus rencontre un jeune homme en pleurs. Il lui en demande la raison et le jeune homme lui répond : « J’étais mort autrefois et tu m’as fait lever d’entre les morts : que ferais-je d’autre que de pleurer ? ».
La vie est soit une jouissance continue, soit un fardeau désespérant, dont est absente toute spiritualité. Quant à Jésus, qui ne représente plus rien, il est désormais sans pouvoir et sans influence.

Ce même ton se retrouve dans les autres poèmes.
Dans « Le Disciple », l’inspiration est cette fois-ci païenne, le personnage central étant Narcisse. Selon la mythologie, insensible à l’amour d’Écho, des nymphes et des femmes, le jeune homme se penche au dessus d’un étang pour y admirer son image réfléchie. Amoureux de lui-même, il tombe et se noie. Mais Wilde subvertit le mythe grec en faisant de l’eau un personnage plus narcissique que Narcisse lui-même.
Pourquoi l’étang est-il si triste de la mort de Narcisse ? Parce qu’il admirait sa propre beauté dans les yeux du jeune homme ! Quoi de plus faux que l’échange amoureux, et qui aime qui, s’interroge Wilde.

De même, dans « Le maître », Joseph d’Arimathie rencontre un jeune homme en larmes, au corps déchiré par des épines. Toutefois, ce n’est pas sur Jésus crucifié qu’il pleure, mais sur lui-même, les miracles qu’il a accomplis valant bien, selon lui, ceux de Jésus, en fin de compte contesté dans sa légitimité.

Le même cynisme et la même ironie prévalent dans « La Maison du Jugement ». L’Homme, et non pas un homme, apparaît nu devant Dieu, qui lui annonce qu’en raison de ses nombreux péchés, il va l’envoyer en Enfer. L’Homme lui répond que c’est impossible. « Pourquoi ne puis-je t’envoyer en Enfer ? », lui demande Dieu. « Parce que je n’ai jamais cessé d’y vivre », réplique l’Homme. Il ira donc au Ciel. Mais l’Homme conteste l’idée et quand Dieu lui demande pourquoi, l’Homme lui répond : « Parce que jamais et nulle part je n’ai pu l’imaginer.» Dieu est impuissant et l’Homme, selon Wilde, est abandonné à lui-même. Certes, « Le maître de sagesse » se termine sur une rencontre plus positive entre un hermite et Dieu, mais le ton général étant ce qu’il est, le lecteur peine à y croire.

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