Sur Oscar Wilde – Chapitre 2

Chapitre 2 : Oscar Wilde, poète

Wilde, lecteur

Résumé

  • Intérêt pour Swinburne:
    • Ses « Poèmes et Ballades » avaient connu un succès de scandale. On lui reprochait son paganisme, son anti-christianisme et l’érotisme de ses vers.
    • Fascination pour son sado-masochisme, notamment la flagellation (contrairement à Wilde), et son amoralisme
    • Poésie musicale et positions esthétiques proches de Wilde lorsqu’il affirma : « Je défends l’art pour l’art contre la rigueur de la morale. ».
  • Intérêt pour Keats:
    • Une référence constante et un modèle avoué pour Wilde qui perçoit de la sensualité et de la musicalité dans ses vers, et de son esthétique qui annonce l’esthétisme
    • Il lui consacre un essai, deux poèmes, une conférence et s’insurge contre la vente aux enchères de ses lettres d’Amour.
  • Intérêt pour Walt Whitman (homosexuel), ainsi que Beaudelaire, Mallarmé et Théophile Gautier
  • Intérêt pour le catholicisme, notamment son esthétique, et le rapprochement qu’elle opère des pôles opposés : l’ancienneté et la modernité, la mortification du corps et sa glorification, et l’esprit et la sensualité.

Détail

Un écrivain, et un poète, est en premier lieu un lecteur et Oscar Wilde ne déroge pas à la règle. Lorsqu’il était étudiant à Trinity College, Wilde lut beaucoup de poésie. Il avait découvert Algernon Charles Swinburne, né en 1837, dont les Chants d’avant l’aube avaient paru en 1871 et, en 1872, il se passionna pour Atalante à Calydon, tragédie de Swinburne inspirée par le modèle de la tragédie grecque. Wilde connaissait très bien le grec ancien, de même que la littérature grecque de l’époque classique (par exemple, Homère, Eschyle, Sophocle, Euripide et bien sûr Platon). Pourquoi cet intérêt pour Swinburne ? Sans doute parce que, à leur parution en 1866, ses Poèmes et Ballades avaient connu un succès de scandale. Les critiques s’en étaient violemment pris à son paganisme, à son anti-christianisme et à un érotisme fortement perceptible dans ses vers. S’y ajoutait, chez Swinburne, une fascination pour ce qu’on appelle désormais le sado-masochisme avec l’accent mis sur notamment la flagellation, dont, à l’inverse de Wilde toutefois, il était lui-même adepte. Mais Wilde était séduit par son amoralisme. Enfin, Swinburne, dont la poésie est souvent qualifiée de musicale, avait d’une façon générale des positions esthétiques proches de celles de Wilde, par exemple lorsqu’il affirma : « Je défends l’art pour l’art contre la rigueur de la morale. ». Il est ainsi compréhensible qu’Oscar Wilde, qui reprit cette idée dans la préface du Portrait de Dorian Gray, ait été séduit par cet écrivain, désormais considéré comme l’une des plus grandes voix de la poésie anglaise, et, avec John Keats, sa principale source d’inspiration pour ses propres poèmes.

Keats, l’un des plus grands poètes romantiques, est pour Wilde une référence constante et un modèle avoué, et en partie identificatoire en raison de la sensualité qu’il perçoit dans ses vers, et de leur musicalité. En raison, également, de son esthétique qui annonce, selon Wilde, ce qui sera l’esthétisme, tendance artistique et littéraire qui prend le parti de l’art pour l’art contre le naturalisme. Cette position critique ne lui est pas propre puisque, dans les années 1890, si Shelley était considéré comme le précurseur du Symbolisme, Keats était lu justement comme celui de l’art pour l’art. Cette idée fut développée par Arthur Symons, notamment, qui voit en outre en lui un précurseur de la littérature décadente, torturé par sa sensibilité, selon lui maladive. Wilde, pour sa part, a consacré à Keats une conférence (« Keats’ Sonnet on Blue ») lors de sa tournée aux États-Unis en 1882, après avoir reçu des mains d’Emma Speed, fille de George Keats, frère du poète, le manuscrit original. Il lui a également consacré un essai, « The Tomb of Keats » (« Le tombeau de Keats », publié en 1877) et surtout deux poèmes, « The Grave of Keats » (« La tombe de Keats ») et « On the Sale by Auction of Keats’s Love Letters » (« Sur la vente aux enchères des lettres d’amour de Keats »), événement qui avait suscité son indignation. Ces deux poèmes sont remarquables pour la façon dont Wilde représente le poète romantique, dans les deux cas invisible : Keats est soit enterré soit seulement incarné par ses lettres vendues aux enchères. Keats, vu par Wilde, est par ailleurs un fantasme homérotique (il insiste sur ce qu’il estime être sa beauté physique) et une présence absente, révélatrice du devenir du romantisme en cette fin de siècle.

Wilde lisait aussi les Feuilles d’herbe (Leaves of Grass) de Walt Whitman, le plus grand poète américain du 19e siècle, qu’il rencontra lors de son séjour aux États-Unis, le 18 janvier 1882, et qui ne faisait pas mystère de son homosexualité. Whitman y fait l’apologie du corps, par exemple dans « I sing the body electric » (« Je chante le corps électrique »), et celle du monde matériel et de la nature. Cela, pour autant, ne l’empêche pas de célébrer la puissance de l’esprit humain.

Wilde lut aussi Les Fleurs du mal de Baudelaire, qui l’inspira par exemple lorsqu’il composa « The Sphinx » (« La Sphinge »), Baudelaire faisant allusion à cette créature mythique dans son poème « Les Chats ».

Il découvrit également Mallarmé, dont l’Hérodiade fut l’une des sources de sa propre Salomé. Wilde se passionnait aussi pour les artistes préraphaélites, parmi lesquels Dante Gabriel Rossetti, John Everett Millais et William Holman Hunt. Il considérait de plus en plus que l’art ne devait avoir pour but que lui-même, et la lecture de Théophile Gautier, dont la préface de Mademoiselle de Maupin (1835) fut considérée comme le manifeste de « l’art pour l’art », renforça ce sentiment. Gautier y défend l’inutilité de l’art affirmant qu’ « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid […]. — L’endroit le plus utile d’une maison, ce sont les latrines. »

C’est aussi à cette époque qu’Oscar Wilde s’intéressa au catholicisme (il lut avec passion l’autobiographie du cardinal Newman, Apologia pro vita sua, consacrée à sa conversion) et cette fascination l’accompagna toute sa vie durant, jusqu’à sa mort. Ce qu’il cherchait dans l’Église romaine était moins un cadre spirituel qu’une esthétique, celle qui, en France, séduisit Joris-Karl Huysmans dont le roman À rebours influença
en partie Wilde dans Le Portrait de Dorian Gray. Ce n’est pas un hasard si la plupart des amis homosexuels de Wilde, ou ceux qui étaient associés à ce qu’on appelle la Décadence, comme Aubrey Beardsley, Lionel Johnson, John Gray et André Raffalovich, se convertirent à cette religion. Selon eux, elle rapprochait de façon stimulante des pôles opposés : l’ancienneté et la modernité, la mortification du corps et sa glorification, et l’esprit et la sensualité. Il n’est donc pas étonnant que Rome figure en bonne place dans certains poèmes de Wilde, par exemple dans « Rome Unvisited » (« Rome non visitée »), qui en souligne la « sainteté », de même que celle de la Vierge Marie, ou encore dans « Easter Day » (« Jour de Pâques ») qui exalte la splendeur du Pape.

Wilde, jeune poète

Resumé

Écrit en 1898, la « Ballade de la Geôle de Reading » éclipsé le reste des créations poétiques d’Oscar Wilde. Pourtant, dès 1881, il fut paraître « Poèmes« .

  • Le premier poème est « Hélas » jouant sur l’homophonie avec Hellas (la Grèce), dans lequel les esthètes interprètent la Grèce comme lieu de liberté (homo)sexuelle. Il prend aussi ses distances avec les valeurs valorisée par les Victoriens: devoir, labeur, les vertus viriles, etc. Il pose aussi la questioné récurrente dans l’oeuvre de Wilde:

« l’art peut-il faire oublier l’éthique ? »

  • Un autre poème intitulé « Humanitad » inspiré par le « Libertad » de Whitman et défend la liberté humaine. Il critique le manque d’idéaux de l’Angleterre contemporaine, se termine sur l’image de la crucifixion, non pas de Jésus, mais de tous les hommes.
  • On voit souvent en Oscar Wilde un dilettante, ce qui est faux, car il met constamment l’accent sur la perfection de la forme. Le sonnet, fondé sur des contraintes en tant que forme fixe, est l’un de ses objets favoris. L’attention portée à la métrique est extrême, comme chez un autre de ses modèles, Théophile Gautier.
  • La critique anglaise tend à caractériser Keats de poète « féminin », en raison de la prééminence supposée de la sensation et de l’émotion (sur la pensée) dans sa poésie.
    Dans « The Grave of Keats », Keats est à la fois divinisé et homo-érotisé.
    Dans « The Tomb of Keats » il fait le choix de l’homo-érotisme et l’associe à saint Sébastien.
  • La réception critique des « Poèmes » ne fut pas très bonne car Wilde fut accusé de plaggier ses références, alors qu’il s’inscrit dans une longue tradition, celle de Shakespeare et de Molière, par exemple, qui n’ont jamais caché qu’ils écrivaient après et avec leurs prédécesseurs.

Détail

Le poème le plus accompli et le plus célèbre d’Oscar Wilde est la « Ballade de la Geôle de Reading », son chant du cygne qu’il publia en 1898. Si, en raison de sa puissance, ce poème a en grande partie éclipsé le reste de sa production poétique, il n’en est pas moins vrai que, dès 1881, Wilde fit paraître un recueil, intitulé simplement Poèmes, dont la rédaction avait commencé des années
plus tôt.
Le recueil commence par un poème intitulé « Hélas ! ». Ce titre, écrit en français,
joue sur l’homophonie de « Hélas » et « Hellas » (la Grèce), qui est l’une
des sources d’inspiration importante du volume.
Ce jeu de mots associe la Grèce à la nostalgie d’un passé et d’un lieu idéalisés,
à un fantasme homoérotique, la Grèce antique étant interpétée par les esthètes fin-de-siècle, de façon simplifiée, comme le lieu de la liberté (homo)sexuelle.
Ce sonnet, en outre, prend ses distances vis-à-vis de notions valorisées par les Victoriens : le devoir, le labeur et, d’une manière générale, les vertus « viriles ». « Hélas ! » pose aussi une question récurrente dans l’œuvre de Wilde : l’art peut-il faire oublier l’éthique ?
Les autres poèmes, qui sont souvent des poèmes dits « de circonstance », sont d’inspiration variée. Certains sont consacrés à Italie, d’autres à la Grèce antique ou au monde médiéval, apprécié des Préraphaélites dans leur poésie comme dans leur peinture. Une autre source, qui reprend en partie les précédentes, est l’errance dans la ville et aussi la beauté masculine.

Quelques poèmes, enfin, ont une teneur politique, par exemple « Humanitad », qui défend la liberté humaine. Le titre de ce poème a été inspiré par le « Libertad » de Whitman. Ce poème, qui s’en prend aux manque d’idéaux de l’Angleterre contemporaine, se termine sur l’image de la crucifixion, non pas de Jésus, mais de tous les hommes. Cela permet de modifier en partie l’image ordinaire que l’on a de Wilde, souvent perçu comme un dandy esthète, alors que le moraliste n’est jamais très loin.

Parmi les idées reçues sur Oscar Wilde, il en est une qui voit en lui un dilettante, ce qui supposerait une absence de sérieux. Rien n’est moins vrai. Si l’on s’en tient à la poésie, on constate qu’il met sans cesse l’accent sur l’importance et la perfection de la forme, ce qui explique que le sonnet, qui est fondé sur des contraintes en tant que forme fixe, soit l’un de ses objets favoris. La forme suppose également une attention extrême portée à la métrique, comme chez un autre de ses modèles, Théophile Gautier dont il avait lu Émaux et camées (recueil publié en 1852). Par exemple, « Le Jardin des Tuileries », de Wilde, présente des points communs avec la « Fantaisie d’hiver » de Gautier. Il n’est pas fortuit que, dans Le Portrait de Dorian Gray, Dorian lise à son tour Émaux et camées, dont quelques vers sont cités.

Je voudrais maintenant faire quelques remarques stylistiques sur deux de ces poèmes, en l’occurrence « La tombe de Keats » et « Sur la vente aux enchères des lettres d’amour de Keats », pour illustrer la façon dont Wilde puisait dans ses sources. Wilde fait dans ces deux sonnets un usage abondant des allitérations (répétition d’une consonne) et des assonances (répétition d’une voyelle), et de tours directement empruntés à Swinburne, comme par exemple dans le vers 3 de « La tombe de Keats »

« Taken from life when life and love were new »/
« Arraché à la vie dans la fraicheur de la vie et de l’amour »

La répétition du mot « life », son association (attendue) avec « love », l’effet phonique ainsi créé, l’évocation d’un passé indéfini sont fréquents chez Swinburne. On fera la même remarque au sujet des mots monosyllabiques (une syllabe) ou bisyllabiques (deux syllabes), appréciés par Swinburne dans certaines de ses descriptions, notamment celles de batailles ou de scènes violentes, en raison du rythme haché qu’ils imposent au vers.
Wilde y a recours dans les deux tercets de « Sur la vente aux enchères des lettres
d’amour de Keats ». La référence implicite à Swinburne se justifie en outre par l’appréciation que portait le poète sur Keats, proche de celle de Wilde.
Pour Swinburne, Keats incarnait la « poésie pure », idée reprise par Walter Pater puis par Wilde.

Une autre question se pose, celle de homo-érotisme : dans « The Grave of Keats », apparaît une contradiction entre la divinisation de Keats et son homo-érotisation, qui diffère de la position habituelle de la critique anglaise du XIXe siècle.
Celle-ci, en effet, se contente ordinairement de féminiser Keats, perçu tantôt comme un être androgyne, tantôt comme l’incarnation d’une poésie délicate et « efféminée », donc résolument non « masculine ». Cette appréciation est récurrente chez les Victoriens qui voient fréquemment en Keats un poète « féminin », en raison de la prééminence supposée de la sensation et de l’émotion (sur la pensée) dans sa poésie.
Certains, cependant, Matthew Arnold par exemple, mettaient en avant son énergie, jugée « masculine ».
Wilde tranche le débat en faisant le choix de l’homo-érotisme. En effet, dans l’essai « The Tomb of Keats », il voit en lui « a divine boy » (« un divin garçon »), un « prêtre de la beauté » (« a priest of beauty ») et il l’associe à saint Sébastien, comme il le fait dans le poème, dans une rêverie homo-érotique, le martyr étant décrit comme un « ravissant garçon aux cheveux bruns » (« a lovely brown boy »), aux « lèvres rouges » (« red lips »), aux « yeux divins » (« divine eyes »), au corps « transpercé de flèches » (« pierced by arrows »), et au regard extatique tourné vers « l’Éternelle Beauté des cieux entrouverts » (« the Eternal Beauty of the opening heavens »), l’ouverture, si on y voit aussi une allusion sexuelle, signifiant de toute manière l’accès programmé à une jouissance.

Saint Sébastien de Guido Reni
Saint Sébastien de Guido Reni

Cette référence homo-érotique n’est pas surprenante, l’un des tableaux préférés
de Wilde étant le Saint Sébastien de Guido Reni (1615).
Le saint était alors, en raison de sa beauté supposée, de ses relations sans doute amoureuses avec l’empereur Dioclétien, de la nature de son supplice (son corps transpercé) et de la jouissance qu’on se plaisait à déceler dans son extase l’une des figures les plus appréciées des esthètes homosexuels de l’époque.

Quelques mots, enfin, sur la réception critique des Poèmes. Celle-ci ne fut pas très bonne car on reprocha à Wilde de plagier tous les poètes qui l’avaient inspiré, l’idée étant qu’il aurait été incapable d’écrire si les autres n’avaient pas existé.
S’il y a une part de vérité dans l’accusation, celle-ci omet un fait essentiel. Pour Oscar Wilde, il n’a jamais été question de dissimuler les emprunts, ce qui aurait
alors été en effet du plagiat, mais plutôt de les exhiber. Écrire, pour lui, suppose écrire avec les autres et rendre si sonores les échos que s’en indigner fait contresens.
Ce faisant, il s’inscrit dans une longue tradition, celle de Shakespeare et de Molière, par exemple, qui n’ont jamais caché qu’ils écrivaient après et avec leurs prédécesseurs.

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