Martin Heidegger interviewé par le moine bouddhiste Bhikku Maha Mani
(sous-titres en Français)

Professeur, vous avez réfléchi profondément à l’essence de la nature humaine durant des décennies. Quelles connaissances en avez-vous retiré ?

L’expérience cruciale de ma pensée, et cela signifie en même temps, de la philosophie occidentale, à savoir la contemplation de l’histoire de la pensée occidentale, m’a montré, que dans la pensée contemporaine, une question ne s’était jamais posée, à savoir la question de l’Être. Cette question est d’importance, parce que dans la pensée occidentale, l’essence de l’être humain est déterminée de par sa relation avec l’Être, et l’existence de l’être humain de par sa correspondance avec l’Être. Cela signifie, de par cette correspondance, que l’homme est l’être qui possède le langage. Et à la différence, je crois, des enseignements bouddhistes, la pensée occidentale fait une distinction essentielle entre les êtres humains, et les autres êtres vivants, les plantes et animaux. L’homme se distingue de par son langage, c’est-à-dire qu’il possède une relation connaissante à l’Être. Et cette question de l’Être, n’a pas été formulée dans l’histoire contemporaine de la pensée occidentale. Ou, pour le dire plus clairement : L’Être lui-même a été dissimulé de l’être humain. Et c’est pourquoi, d’après moi, nous devons désormais poser la question de l’Être, afin d’obtenir dans le même temps une réponse sur ce que l’homme est et qui il est.

Pensez-vous que l’on devrait adopter une nouvelle manière de penser la vie, ou devrait-on approfondir les enseignements actuels de la religion ?

Je crois que lors de ma réponse à ta première question, j’ai indiqué clairement à quel point une nouvelle manière de penser était nécessaire. Et cela est d’autant plus nécessaire que cette question ne peut être formulée par la religion. Et il est d’autant plus indispensable de formuler cette question que la relation actuelle de l’Occident au monde entier n’est plus transparente sinon confuse, en partie à cause des différentes directions prises par la foi dans l’église, à cause de la philosophie, à cause de la science et du fait étrange que désormais, dans le monde moderne, la science elle-même est considérée comme une sorte de religion. J’éclaircirai par la suite cette affirmation.

Pourquoi n’essayez-vous pas de transmettre vos réflexions avec les gens par le biais de média modernes, comme la radio et la télévision ?

La tâche requise pour penser aujourd’hui, tel que je le comprends, est nouvelle, dans le sens où elle requière une méthode de pensée entièrement nouvelle, et une telle méthode ne peut être atteinte que par le biais d’un dialogue directe de personne à personne, et par une pratique et un entraînement long afin, pour le dire ainsi, de voir dans la pensée. Cela signifie que cette manière de penser, n’est accessible au départ qu’à un nombre réduit de personnes, mais qu’elle peut, par le biais de différents domaines de l’éducation, être communiquée à d’autres. Je t’en donne un exemple.
Aujourd’hui, tout le monde sait faire fonctionner la radio et la télévision sans connaître les lois physiques qui les gouvernent, et sans comprendre les méthodes nécessaires pour étudier ces lois ; les méthodes requises pour faire des recherches sur ces méthodes, ne sont seulement comprises que par cinq ou six physiciens. Et il en est aussi de même avec cette nouvelle manière de penser. Au début, cette manière de pensée est si difficile que seules quelques personnes peuvent être éduquées pour la comprendre. Et cela peut nous conduire à un malentendu, à savoir qu’il s’agirait de personnes extraordinaires. Mais la vérité est que tout être humain, pourvu qu’il soit un être pensant, peut y parvenir. Cependant, avec notre système éducatif actuel et de par notre histoire, seules quelques personnes réunissent la condition leur permettant d’atteindre cette nouvelle forme de pensée.

Existe-t’il un point de convergence entre la Technologie et la Philosophie ?

À ta question, je répondrais que « oui », il existe de fait une connexion vraiment fondamentale. De fait, la technologie moderne émerge de la philosophie. C’est à partir de la philosophie moderne qu’est établi pour la première fois le principe que seul ce qui peut être connu clairement et distinctement (comme les mathématiques), est réel. Selon une phrase très célèbre du physicien allemand Max Planck : « est réel ce qu’on peut mesurer ». Et cette pensée que la réalité n’est seulement accessible à l’être humain qu’à condition d’être mesurable dans le sens de la physique mathématique, cette pensée est le fondement de toute la technologie. Et dans la mesure où cela fut pensé en premier par Descartes, le fondateur de la philosophie moderne, la connexion entre la technologie moderne et la philosophie devient assez claire.

En Occident, les personnes sans religion sont identifiées aux « communistes », alors que les personnes vivant suivant la religion sont qualifiées d’« insensées ». Qu’en pensez-vous ?

Les assertions que les personnes sans religion sont communistes, et que les personnes qui vivent suivant la religion sont insensées sont pour ainsi dire de simples accusations qui, je crois, peuvent être rejetées si l’on réfléchit clairement à la signification du mot « religion ». Religion veut dire, comme l’indique le mot, une reconnexion aux pouvoirs, forces et lois, qui excèdent la capacité humaine. Sur ce point, on peut même parler de religion athée, comme le Bouddhisme, qui ne connaît aucun Dieu, et est cependant une religion qui contient une connexion en elle-même. Je dirais aussi que les personnes, comme par exemple les communistes ont une religion, c’est-à-dire qu’elles croient en la science. Elles croient inconditionnellement en la science moderne. Et cette croyance inconditionnelle, c’est-à-dire la confiance dans la certitude des résultats des sciences est une foi, c’est une croyance, et c’est, d’une certaine manière quelque chose qui va au-delà de l’individu, et en conséquence, c’est une religion. Je dirais qu’aucun être humain n’est sans religion, et que toute personne est, d’une certaine manière, au-delà d’elle-même, c’est-à-dire, insensée.

Devrions-nous abolir la religion et la philosophie, puisqu’en dépit de leurs 4000 ans d’existence, elles ne sont jamais parvenues à influencer la vie humaine telles qu’elles en avaient l’intention, et de plus parce que religion et philosophie semblent toujours se contredire ?

On ne peut ni ne doit abolir la pensée et la croyance simplement parce qu’au cours de leur longue histoire, elles n’ont pas atteint ce qu’elles se proposaient d’atteindre. On ne peut, pour cette simple raison, abolir pensée et croyance, car l’essence humaine est finie. Car, dans son essence, l’homme est toujours contraint d’essayer de nouveau. Et tout particulièrement aujourd’hui alors que, je dirais (en revenant à la première question), la réflexion sur ce qu’est et qui est l’être humain est rendue nécessaire, de par le danger couru par les hommes en étant à la merci complète de la technologie et qui seront un jour transformés en machines contrôlées. Tu as aussi fait une autre remarque, la reliant à ton propre pays, dans lequel tu as dit que ton pays et ton peuple appartenaient aux pays sous-développés. Quand on parle de sous-développement, il faut toujours se demander vers quelle fin pointe le développement. Dans la conception de développement européenne et américaine moderne, il s’agit, en premier lieu, d’un monde technologique moderne. Dans cette perspective, je dirais que ton pays, de par ses traditions anciennes et continues, est hautement développé. Les américains au contraire, avec toute leur technologie et bombes atomiques sont sous-développés.

Existe-t’il un moyen de réunir les peuples en harmonie ? Et cela pourrait-il être appliqué à des conflits mondiaux concrets, tel qu’à Berlin-Est et Berlin-Ouest ?

Cette question est si générale, qu’il nous faut tout d’abord distinguer les conditions politiques pour une possible unification, des conditions psychologiques pour une convergence des peuples. Dans les deux cas, je dirais que, d’après notre situation historique entière et de par la fragmentation des peuples en différentes religions, en différentes philosophies et en différentes relations avec la science, il n’y a pas de dénominateur commun aujourd’hui, pour une compréhension directe et simple. Nous devons, je crois, remarquer ici la grande différence qui existe entre la région européenne avec cette histoire et ce passé, et la région où tu as ta maison. De sorte que j’aimerais dire ici que, s’il pouvait exister une quelconque possibilité de compréhension mutuelle réussie dans l’avenir proche, elle ne pourrait se produire qu’au travers, hormis des conditions politiques, d’une autoréflexion des êtres humains de toute part. Mais cette autoréflexion, comme je l’ai déjà mentionné dans tes autres questions, est rendue difficile dû au fait que pas seulement l’Allemagne, sinon dans toute l’Europe en général, nous ne possédons pas de relation claire, commune et simple à la réalité, et à nous-mêmes. C’est le grand problème du monde occidental, et c’est une cause de confusion d’opinions dans différents domaines.

Notes du traducteur :

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