Aparté d’un échec annoncé

Ce soir je me permets un aparté,
Telle une pause café afin de mettre sur écran
Quelques pensées et croyances.

Je suis persuadé,
Que dis-je,
Convaincu de mon échec annoncé…

Je tente,
Tant bien que mâle
De passer des examens que je n’ai eu le temps de préparer.

Et je n’ai aucune chance de réussir.

Pour l’un, où il s’agissait de Descartes,
Je suis miraculeusement parvenu à décrocher un 10/20.
C’est une performance en soi car je n’ai pas du tout travaillé le cours…

Comment, dites-vous ?
10/20 sans même travailler le cours ?
Mais, je l’avais certes étudié auparavant !
Je connaissais Descartes.

Surtout, si je n’avais pas lu le cours, c’était pour une raison double.
Tout d’abord parce que si j’avais commencé par lire le cours
Puis effectué le commentaire de texte,
Je me serais découragé, je n’y serais jamais arrivé.

J’aurais produit un tel effort de concentration sur le cours,
Que je n’aurais pu le poursuivre pour le commentaire.
Cela m’était arrivé par deux fois sur Husserl, puis sur Kant …

Non pas que je n’aime pas ces cours,
Ils sont excellents, brillants, inspirants,
Mais, je manque cruellement de temps !

J’ai donc cette fois sauté directement sur le commentaire de texte.
Je connais ma résistance à écrire quoi que ce soit qui puisse être évaluée.
Tel un univers quantique, mon cerveau,
Se sentant l’objet d’une évaluation ou d’une expérience
Me conduit droit à l’échec, tel un mécanisme de défense qui s’activerait en opposition à …
Ou encore en opposition A …

Même la veille d’une simple prise de sang,
Pour un simple examen de santé sans aucun risque ni enjeu,
Je ne peux fermer l’oeil de toute la nuit…

Dès lors, me souvenant de Freud qui, au début de l’interprétation du rêve,
Vantait une substance -légale à l’époque, interdite depuis-,
Sans laquelle il n’aurait peut-être pas pu produire ce magnifique texte,
Je bois…

Ce soir là, il devait-être 23 heures, peut-être minuit.
Et j’avais décidé de passer la nuit,
Toute la nuit,
Afin de me débloquer,
Et d’avancer enfin sur ce commentaire de texte…

J’ingurgitais un litre de bon café corsé,
Pour me donner les forces nécessaires à traverser ce temps sans encombre,
Et m’affairer enfin à cette escalade intellectuelle qui m’épouvantait: Commenter la réponse de Descartes à la deuxième objection de ses méditations…

Mais, ma résistance resistait.
Elle ne cédait pas au café,
Et je ne parvenais toujours pas à écrire une seule ligne.
Je sortais sur le balcon pour réfléchir…
Je parcourais les journaux sur internet…

Dostoïevski dans Guerre et Paix décrivit magnifiquement ce moment où,
L’armée russe cessa soudainement de reculer
Devant l’imparable invasion napoléonienne.
De même, je décidais de tenir bon devant l’échec.

Constatant que le premier litre de café n’avait pas suffi,
J’en prenais donc un deuxième,
Afin de vaincre cette résistance,
Et initier une première étape vers ce commentaire de texte.
Je sentais certes un peu de tension, tel un battement dans l’oeil gauche…
Tant pis!

Écrire une ligne après l’autre,
Tel était ce à quoi je tentais de m’astreindre.

Je passais en tout cinq nuits sur ce texte.
Cinq nuits d’escalade et de lutte pied à pied.

Dix sur vingt.
Cinq nuits.
Deux points par nuit.
Deux litres de café la première nuit.
Un point par litre de café.

Je pensais par la suite à quel point ce dépassement était une forme de masochisme.
Je ne savais même pas vraiment pourquoi je le faisais.
Mais, au plus profond de moi, à l’approche des examens,

Quelqu’un m’empêchait de dormir.
J’essayais de commenter un texte d’Husserl puis renonçait?
Quelqu’un m’obligeait à réessayer avec Kant…
J’échouais à nouveau?
Quelqu’un me disait de réessayer avec Descartes.

Quelqu’un avait décidé de m’obliger à tenir bon…
Coûte que coûte, même si je devais en crever.
Ce quelqu’un ne s’adressait pas à moi que par les insomnies.
Par les rêves bien sûr, et par la musique enfin
J’étais ainsi poursuivi nuit et jour par cette chanson de Brel…

Ne me quitte pas
Je ne vais plus pleurer
Je ne vais plus parler
Je me cacherai là
À te regarder danser et sourire et
À t’écouter chanter et puis rire
Laisse-moi devenir
L’ombre de ton ombre
L’ombre de ta main
L’ombre de tes chats
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas


Dès lors que ni sommeil ni pause ne m’étaient possibles,
Le commentaire de texte caféiné devint la seule alternative,
Coûte que coûte, vaille que vaille.
Et même si je devais mourir d’une crise cardiaque du fait d’une overdose caféinée.
C’en était assez, c’en était fini des reculades incessantes.

Je n’avais d’autre part plus le choix,
C’était ma deuxième deuxième année de philosophie,
C’était aussi ma dernière.
Si défaite il y aurait,
ce ne serait pas faute d’avoir combattu,
Même au dernier moment,
Même si je ne tentais que la session de rattrapage…

Il fallait bien dire que cette année 2019 / 2020 n’avait pas été simple.

J’avais dû abandonner un master en traductologie pour des raisons financières …

Ce repli m’avait valu une forte rechute dans une déprime jusqu’alors contenue et dans les affres d’une jouissance pas tout à fait oubliée qui se présentait dès lors comme un recours attirant pour mieux oublier l’échec …

Puis j’étais miraculeusement parvenu à trouver un job bien payé qui allait me permettre de rééquilibrer mes finances …

Il m’avait fallu vaincre la nausée le premier jour,
J’avais cru à une grippe intestinale,
Mais ce n’était que l’expression de combien cela me coûtait de devoir en passer par là …

Dès le moment où j’arrivais dans cette agence, j’avais été mis sur la brèche afin d’évaluer mes capacités.
Dès la première heure face à un client dont je ne connaissais rien …

Et pourtant, j’avais fini par prendre goût à ce travail épuisant qui me laissait certes sans une once d’énergie, sinon avec l’arrière goût enivrant du travail bien fait …

Car j’avais été bon dans ce job.
J’avais donné le meilleur de moi-même.
J’avais même été sur le point d’amener sur un plateau un de mes clients potentiels.
Finalement, j’avais fait marche arrière au tout dernier moment,
L’inconscient s’en était mêlé et il m’avait fait savoir que j’étais en train de me faire avoir …

Deux mois plus tard en Avril en plein confinement du Coronavirus,
J’étais viré comme une merde,
Sans aucune indemnité lors d’une conférence vidéo d’une minute chrono, Parce que j’avais soi-disant refusé de me plier à la volonté toute puissante de mise au pas d’un idiot de pacotille
Ce management toxique à la mode, en général

Qu’il était difficile dans ce siècle de trouver une once de stabilité pour réfléchir, étudier, lire … en un mot Vivre !
Était-ce l’ère de la Survie, du Sur-Vice ou peut-être du Sévisse ?

Et pourtant, je ne demandais rien d’autre…
Lire, étudier, écrire et qu’on me foute la paix !
Était-ce tant demander ?

Je devais mal m’y prendre, c’est sûr …
Il devait exister un autre moyen …
Vendre mon appartement, peut-être?
J’y avais bien pensé en fin d’année dernière,
Sauf que ce n’était plus le moment !

Dès lors, bossez donc comme des esclaves !
Et ne pensez pas surtout !
Penser ? Mais enfin, pour quoi faire ?
Penser, mais à quoi ça sert?
Penser, mais vous n’y pensez pas sérieusement, j’espère?
Penser ça ne paye pas les factures!
Penser ça ne donne pas à bouffer!
Penser ça ne sert à rien, enfin vous le savez bien!

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